Intervenir moins ou intervenir mieux?

Pour une stratégie industrielle qui dirige chaque dollar public là où il compte.

Cet article a d’abord été publié dans Le Devoir le 28 mars 2026.

Le Québec vit un moment rare en politique économique : un consensus émerge. La semaine dernière, Mme Fréchette s’est jointe à MM. Milliard et St-Pierre Plamondon pour dire que l’interventionnisme de l’État doit être repensé. Après le dépôt du budget de M. Girard le 18 mars, le milieu d’affaires a critiqué « l’opération de saupoudrage » des investissements pour les entreprises. Bref, il faut revoir la façon dont l’État intervient dans l’économie.

Ce débat est le bienvenu. Mais il gagnerait à aller plus loin, car la vraie question n’est pas si l’État doit intervenir plus ou moins. C’est comment il peut intervenir mieux.

Les ingrédients d’une intervention qui fonctionne

Partout dans le monde, l’intervention de l’État a été déterminante dans la création de filières industrielles prospères. Les semi-conducteurs à Taïwan, les véhicules électriques en Corée du Sud et l’industrie du canola au Canada n’existeraient pas sous leur forme actuelle sans elle. Ces réussites partagent trois ingrédients clés. Elles ciblent des secteurs où le pays détient un avantage réel et s’y engagent pour le long terme ; elles mettent en place des mécanismes de coordination permanents entre l’industrie et le gouvernement ; et elles alignent l’ensemble des leviers publics autour d’objectifs communs.

Ces ingrédients remettent en perspective les revers récents au Québec. Ce qui explique les échecs tels que Northvolt et Lion Électrique, ce n’est pas la stratégie industrielle qui les sous-tendait, mais plutôt une diligence insuffisante envers ces investissements spécifiques, combinée à un contexte mondial défavorable. La coordination des outils financiers avec les forces manufacturières du Québec dans ce même secteur a soutenu plusieurs entreprises, dont des PME, qui positionnent aujourd’hui nos travailleurs et nos régions dans les marchés en pleine croissance, comme le stockage énergétique et les minéraux critiques.

La bonne nouvelle, c’est que les propositions qui émergent des partis politiques peuvent être compatibles avec cette approche. Concentrer le soutien vers les PME, augmenter la part des contrats publics allant aux entreprises québécoises, mieux orienter le financement d’Investissement Québec — tout cela va dans le bon sens. Mais ces mesures produiront leur plein effet si elles sont guidées par une vision d’ensemble par secteur d’activité. Car suggérer de réorienter les investissements vers les PME n’est pas suffisant en soi. Il faut choisir quelles PME soutenir, dans quelles chaînes de valeur investir et quels contrats publics prioriser.

Des occasions concrètes au Québec

Le secteur de l’équipement électrique en offre un exemple éloquent. Le Plan d’action 2035 d’Hydro-Québec prévoit quelque 200 milliards de dollars d’investissements. Le Québec possède déjà un réseau de PME manufacturières spécialisées en équipement électrique : des transformateurs, des composants de lignes de transport et des systèmes de contrôle.

Avec une stratégie industrielle ciblée, ces entreprises pourraient non seulement répondre à la demande intérieure, mais développer l’expertise et la capacité nécessaires pour exporter vers d’autres marchés en pleine électrification. Sans cette coordination, une part importante de la valeur créée par ces investissements publics risque de se déplacer ailleurs.

Dans les contrats publics, Mme Fréchette propose de faire passer de 47 % à 60 % la part accordée à des entreprises québécoises, en favorisant le bois, l’acier et l’aluminium d’ici. C’est une bonne idée. Ce qui la rendrait encore plus structurante, c’est qu’elle soit inscrite dans une feuille de route sectorielle coordonnant simultanément les investissements en décarbonation, la formation de la main-d’œuvre et le développement des marchés d’exportation. Avec cette cohérence, on passe du soutien ponctuel à la construction d’un véritable avantage compétitif.

Le chantier du prochain gouvernement

Il ne faut pas confondre la nécessité de mieux cibler les interventions avec un appel à se retirer de l’économie. La question, c’est par où commencer. Dès les premiers mois de son mandat, le prochain gouvernement devrait réunir les acteurs de chaque filière stratégique, cartographier les entreprises québécoises qui forment l’épine dorsale de ces chaînes de valeur, et concentrer l’investissement public et le cadre réglementaire là où il agira comme levier pour les capitaux privés.

Nous disposons des ressources, de l’énergie et du savoir-faire pour nous tailler une place dans l’économie de demain. Simplement réduire l’intervention de l’État dans l’économie serait la mauvaise leçon à tirer des dernières années. Plutôt, le Québec a besoin d’une stratégie industrielle qui arrime chaque dollar public à une feuille de route sectorielle, mise sur les forces de nos entreprises d’ici, et s’assure que les investissements énergétiques massifs contribuent à notre richesse collective.

Lectures connexes

Share

Share this link via
or copy link