Faits saillants
- Le budget fédéral 2026 est la première concrétisation budgétaire de Propulser un Canada fort, et il fait du réseau électrique le fondement de la stratégie industrielle. Le plan d’action complémentaire de Ressources naturelles Canada (RNCan) chiffre le soutien fédéral à l’électrification à 115 milliards de dollars d’ici 2041-2042, dont 52 milliards en nouveaux engagements. Ce soutien s’articule autour de quatre piliers : Construire, Relier, Optimiser (qui englobe la fabrication industrielle au pays) et Former. L’objectif est de bâtir un réseau bien plus vaste, capable d’alimenter de nouvelles industries et construit avec de l’équipement, des minéraux et une main-d’œuvre du Canada.
- Ce budget ne clôt pas le dossier du financement. Une mesure passée presque inaperçue engage Ottawa à travailler avec les provinces et les territoires à de nouvelles approches pour financer les plus grands projets d’électricité, afin de limiter les répercussions sur les factures. Ce chantier figure au programme de RNCan pour les six prochains mois. Il soulève une question de fond : quelle part du coût du réseau électrique devrait être assumée par les abonnés, et quelle part devrait l’être par les contribuables fédéraux et provinciaux ?
- Le pilier Optimiser intègre la politique industrielle au développement du réseau électrique.
- Une bonification pour le contenu canadien de jusqu’à 10 points sur les crédits d’impôt à l’investissement dans l’économie propre.
- 6 milliards de dollars pour les technologies émergentes de production d’électricité.
- Un soutien maintenu à la fabrication locale de composants de réseau et de matériaux pour batteries.
- La même approche s’étend aux minéraux critiques, à l’habitation préfabriquée en usine et à la foresterie. Elle gagnerait à cibler les produits que le Canada peut réalistement fabriquer à grande échelle et à s’appuyer sur des commandes à long terme.
- L’électrification des usages demeure l’enjeu clé. Le portefeuille énergétique des ménages est désormais au cœur de l’argumentaire du gouvernement en matière d’abordabilité, et les thermopompes, comme la recharge des véhicules électriques, bénéficient d’un financement important.
De la stratégie au budget
Le budget fédéral 2026 place l’électricité au centre de la stratégie économique du Canada. Le gouvernement mise sur un réseau deux fois plus grand qu’aujourd’hui d’ici 2050 pour attirer de nouvelles industries et réduire les coûts énergétiques des ménages. Le budget engage des sommes fédérales importantes pour concrétiser ce plan.
Au printemps dernier, lors de la publication de Propulser un Canada fort, la stratégie nationale du gouvernement fédéral visant à doubler la taille du réseau d’ici le milieu du siècle, nous avions souligné qu’elle fixait le bon objectif et identifiait les bons piliers. Le véritable test, ajoutions-nous, consisterait à voir si l’argent serait réellement au rendez-vous dans les budgets. Le budget 2026 fait un pas dans cette direction.
Pour évaluer l’exercice, deux questions nous semblent toutefois essentielles. L’effort fédéral est-il à la hauteur de ses ambitions ? Et se concentre-t-il sur ce que seul Ottawa peut offrir, soit un signal d’investissement à long terme et un coût du capital plus bas ?
À notre avis, le budget marque de réels progrès sur le plan de l’envergure et envoie un signal fort à long terme grâce aux crédits d’impôt. Le partage du coût des plus grands projets entre les abonnés et les contribuables, fédéraux comme provinciaux, reste toutefois à déterminer avec les provinces.
Un budget à la hauteur de la tâche ?
Simultanément à la publication du budget, RNCan a rendu public Propulser un Canada fort : de la stratégie à l’action, un document complémentaire qui arrime les mesures budgétaires à la stratégie. Lus conjointement, ces deux documents montrent comment Ottawa entend financer le réseau et où se situent les écarts de financement à combler.
Selon RNCan, le budget prévoit 52 milliards de dollars en nouveau soutien fédéral à l’électrification, ce qui porte le total à 115 milliards de dollars d’ici 2041-2042. La part la plus importante revient à la prolongation jusqu’en 2040 des crédits d’impôt à l’investissement (CII) dans les technologies propres et dans l’électricité propre, dont le gouvernement évalue le coût à 38,5 milliards de dollars.
Réparti sur 16 ans, l’ensemble de ces investissements représente environ 7 milliards de dollars par année. Selon notre analyse, limiter la hausse des tarifs d’électricité moyens au rythme de l’inflation exigerait un soutien public d’environ 30 milliards de dollars par année d’ici 2050. Le soutien fédéral couvre environ le quart de ce montant. Le maintien des tarifs au rythme de l’inflation sert ici de référent pour alimenter la discussion. La part que devraient assumer les abonnés reste à déterminer dans le cadre des discussions sur le financement avec les provinces, dont il est question plus loin.
Comment assumer le coût de la construction ?
Quant à la deuxième question, à savoir si le budget mise sur ce qu’Ottawa fait le mieux, la réponse est plus claire du côté du signal d’investissement à long terme que de celui du coût du capital. Les deux enjeux relèvent du pilier Construire, qui se voit attribuer la majeure partie des nouveaux fonds :
- Prolongation des crédits d’impôt ;
- Près de 4 milliards de dollars pour les infrastructures électriques et le Programme des énergies renouvelables intelligentes et de trajectoires d’électrification ;
- 6,5 milliards de dollars en soutien nouveau et existant au nucléaire ;
- 1,6 milliard de dollars pour les réseaux nordiques et le remplacement du diesel.
La prolongation des crédits d’impôt constitue l’élément le plus substantiel de la réponse. En prolongeant jusqu’à la fin de 2040 les CII dans les technologies propres et dans l’électricité propre afin d’offrir « la certitude nécessaire à la réalisation de projets à long terme », le budget donne aux distributeurs d’électricité et aux promoteurs un engagement fédéral assez long pour couvrir la planification et la construction de nombreux grands projets. C’est précisément le type de signal à long terme qu’on attend d’Ottawa. La façon dont le gouvernement modifiera le Règlement sur l’électricité propre, comme il s’est engagé à le faire pour accorder plus de souplesse, influencera aussi la lecture que les investisseurs feront de ce signal.
Pour ce qui est du coût du capital, la réponse dépend de décisions qui doivent encore être prises. Comme toujours, les distributeurs d’électricité provinciaux et leurs abonnés paieront l’essentiel du réseau au moyen des tarifs, et le gouvernement fédéral peut contribuer à contenir les hausses des factures d’électricité. Des hausses trop importantes exposeraient le plan à des risques politiques accrus. En grugeant les économies que les ménages tirent de l’électrification, les augmentations de prix affaibliraient l’argument du portefeuille énergétique des ménages, de même que l’appui de l’électorat.
Deux questions nous semblent toutefois essentielles. L’effort fédéral est-il à la hauteur de ses ambitions ? Et se concentre-t-il sur ce que seul Ottawa peut offrir, soit un signal d’investissement à long terme et un coût du capital plus bas ?
Moe Kabbara, PDG, l’Accélérateur de transition
L’engagement le plus déterminant est peut-être celui qui a le moins retenu l’attention. Le budget prévoit qu’Ottawa commencera à élaborer, avec les provinces et les territoires intéressés, un nouveau mode de financement des projets d’électricité les plus importants et les plus transformateurs, sur l’ensemble de leur cycle de vie. Le plan d’action indique que ces travaux, qui figurent parmi les priorités de RNCan, se dérouleront au cours des prochains mois. Ils viseront à limiter les répercussions sur les factures d’électricité.
Le budget n’est pas le portrait complet du financement du réseau par le fédéral. Les crédits d’impôt et les fonds des programmes pouvaient être chiffrés et comptabilisés dès cette année, mais l’approche de financement complète est encore en cours d’élaboration. La question centrale est celle de l’équilibre entre abonnés et contribuables. Présentement, la quasi-totalité du coût des nouvelles installations de production et de transport d’électricité est intégrée aux tarifs, les crédits d’impôt fédéraux couvrant une partie des coûts en capital.
Les plus grands projets, comme les grandes centrales hydroélectriques, le nucléaire, l’éolien en mer et le transport d’électricité sur de longues distances, peuvent causer des augmentations marquées des tarifs électriques à court terme, alors que leurs retombées sont durables et bénéfiques à l’échelle du pays. Au-delà des crédits d’impôt, une part de financement publique accrue pour le coût en capital de ces projets, partagée entre les gouvernements fédéral et provinciaux, permettrait de maintenir les tarifs à un niveau qui préserve les économies du portefeuille énergétique des ménages. Un financement à moindre coût, comme les prêts et les garanties de prêts fédéraux, est un outil potentiel. Toutefois, il réduit le coût d’emprunt, et non le montant à récupérer. Les parts fédérale et provinciale du financement devront être établies dans les discussions avec les provinces. Une approche standardisée serait plus efficace qu’une négociation projet par projet.
Le budget remanie aussi les institutions fédérales qui pourraient réduire le coût de financement. À la suite d’un examen des mandats des sociétés d’État fédérales de financement, il procède notamment aux regroupements suivants :
- Un processus de transition mènera à la création d’une seule banque fédérale de développement, issue du regroupement de BDC et d’Exportation et développement Canada.
- La Banque de l’infrastructure du Canada passe sous la responsabilité du ministre des Finances. Son mandat se recentre sur les prêts et les garanties de prêts pour les grandes infrastructures, et le Programme de garantie de prêts pour les Autochtones y est intégré.
Le mandat du Fonds de croissance du Canada s’élargit pour soutenir un plus large éventail d’occasions de croissance et de productivité, et pour mieux compléter les autres outils de financement fédéraux. Le gouvernement s’attend à ce que ces sociétés d’État fassent preuve d’une plus grande tolérance au risque que leurs pairs du secteur privé.
On ne saura si ces changements orientent les capitaux vers les projets les plus importants qu’une fois que ces institutions auront commencé à prêter et que les discussions avec les provinces auront donné des résultats.
Relier
La majeure partie du transport d’électricité se construit à l’intérieur des provinces. Jusqu’ici, le CII dans l’électricité propre ne couvrait pas ces investissements. Le budget étend le crédit aux lignes de transport intraprovinciales à haute tension, soit à partir de 500 kV en Alberta, en Colombie-Britannique, en Ontario et au Manitoba, et à des seuils inférieurs ailleurs. C’est l’un des meilleurs moyens pour Ottawa de soutenir les réseaux provinciaux sans empiéter sur les compétences des provinces.
Entre les provinces, le plan d’action désigne cinq interconnexions prioritaires : Alberta–Colombie-Britannique, Alberta–Saskatchewan, Saskatchewan–Manitoba, Colombie-Britannique–Yukon et Île-du-Prince-Édouard–Nouveau-Brunswick. Les premiers ministres se sont entendus pour terminer les travaux préparatoires d’ici juillet 2027, et le budget ajoute 37 millions de dollars pour analyser les coûts et les avantages ainsi que la répartition des coûts. Trois de ces cinq interconnexions se trouvent dans les Prairies, où de tels projets sont à l’étude depuis des années sans qu’on ait réussi à s’entendre sur qui paie la note. Des ententes de partage des coûts sont attendues l’été prochain.
Relier les réseaux du Canada est précisément le projet que porte Électrifier le Canada. L’expression « libérer les électrons » résume l’importance de permettre aux provinces de partager leur électricité, de s’épauler mutuellement et de réaliser ensemble des projets ambitieux qu’aucune ne pourrait mener seule. L’entente de coopération des provinces maritimes, les travaux en vue d’un exploitant de réseau pour l’Atlantique et une liste pancanadienne d’interconnexions prioritaires vont tous dans ce sens.
Dans un réseau deux fois plus grand, chaque nouvelle ligne traverse un territoire autochtone. Le plan d’action cite le modèle de partenariat avec prise de participation de 50 % d’Hydro One et l’interconnexion Wasoqonatl comme des références sur lesquelles bâtir. Dans le cadre de notre collaboration avec l’Indigenous Power Coalition, nous soutenons que les Nations devraient être promotrices des projets dès leur conception, et le regroupement des garanties de prêts peut contribuer à faire de cette pratique la norme.
Optimiser et Former
Dans le cadre du pilier Optimiser, le budget lance des consultations sur une bonification pour le contenu canadien pouvant atteindre 10 points pour le CII dans les technologies propres et 5 points pour le CII dans l’électricité propre. Il consacre aussi 6 milliards de dollars aux technologies émergentes de production d’électricité à compter de 2028-2029.
Nos travaux sur les chaînes d’approvisionnement en équipements de réseau sont intimement liés à cette question. Le prix des transformateurs, de l’appareillage de commutation et des câbles a augmenté de plus de 50 % depuis 2020. Les délais de livraison des équipements majeurs se comptent en années, et le Canada dépend fortement des importations. Lors des consultations de RNCan, des participants ont réclamé des achats regroupés et une feuille de route pancanadienne pour les chaînes d’approvisionnement. Pour porter ses fruits, la bonification pour le contenu canadien gagnerait à cibler les produits que le Canada peut réalistement fabriquer à grande échelle et à s’accompagner de commandes à long terme. Une bonification sur des composants que le Canada ne peut pas encore produire alourdirait surtout le coût des projets.
La même approche industrielle se retrouve ailleurs dans le budget :
- Minéraux critiques : la stratégie est renouvelée, les crédits d’impôt pour l’exploration sont prolongés jusqu’en 2032, et l’Accélérateur canadien des minéraux critiques, doté de 2 milliards de dollars et géré par EDC, a réalisé son premier investissement (avec le Fonds de croissance du Canada) dans l’agrandissement de la fonderie de Teck à Trail. Cet investissement s’accompagne d’engagements d’enlèvement de germanium, d’antimoine et de gallium.
- Habitation préfabriquée en usine : 500 millions de dollars sont consacrés au développement de la capacité des usines de maisons préfabriquées et modulaires, et 168,8 millions de dollars servent à établir des normes et des données communes pour les méthodes modernes de construction. Maisons Canada assure en outre à ces usines une demande nettement plus prévisible.
- Foresterie : un accélérateur de 4 milliards de dollars, également géré par EDC, peut financer des bioraffineries et d’autres installations qui fabriquent des produits forestiers innovants et à plus forte valeur ajoutée, comme le bois massif.
Plusieurs de ces outils relèvent d’EDC, qui sera regroupée avec BDC au sein d’une seule banque de développement.
Du côté du pilier Former, l’initiative Une Équipe Canada forte vise à ajouter de 80 000 à 100 000 travailleurs des métiers Sceau rouge d’ici 2031. Plus de 80 % des employeurs du secteur de l’électricité affirment que le recrutement de main-d’œuvre qualifiée constitue leur principale contrainte.
L’électrification des usages demeure l’enjeu clé
Un réseau plus grand ne sera rentable que si la population canadienne s’en sert pour chauffer les maisons, alimenter les voitures et faire tourner les entreprises. Le budget et le plan d’action mettent tous deux de l’avant le portefeuille énergétique des ménages, soit l’idée que les dépenses combinées d’un ménage en essence, en gaz naturel, en mazout et en électricité diminuent à mesure qu’il s’électrifie, même si la part de l’électricité dans sa consommation augmente. Ce concept s’appuie sur notre analyse réalisée pour le Conseil consultatif canadien de l’électricité, selon laquelle 7 ménages sur 10 paieraient moins. Il est désormais au cœur de l’argumentaire du gouvernement en matière d’abordabilité.
Les mesures visant la demande s’inscrivent dans le prolongement de nos constats. Le Programme national de remise pour les thermopompes, doté de 2 milliards de dollars, s’étend sur huit ans et pourrait profiter à 820 000 ménages. Le soutien à la recharge des véhicules électriques est renouvelé au-delà de 2027, et 400 millions de dollars sont consacrés à l’efficacité énergétique industrielle.
La suite des choses
Au cours des six prochains mois, RNCan prévoit des appels de propositions dans le cadre des programmes renouvelés, des discussions sur le financement avec les provinces, des modifications au Règlement sur l’électricité propre, un cadre fédéral-provincial sur les interconnexions et le premier appel d’offres pour l’éolien en mer en Nouvelle-Écosse.
Pour la première fois, la stratégie sur l’électricité s’appuie sur un cadre budgétaire. Au cours de la prochaine année, l’approche de financement, les ententes sur les interconnexions et les mesures industrielles passeront de l’engagement à la conception des programmes.