Pouvons-nous s’il vous plaît avoir une conversation honnête et nuancée sur la transition énergétique ?

Je souhaite partager un graphique qui trace le passage du cheval à l’automobile aux États-Unis entre 1900 et 1930.

En 1910, les chevaux représentaient encore environ 85 % des kilomètres parcourus. L’automobile existait, mais était encore marginale.

Imaginons une crise du foin en 1910. Les prix montent en flèche. L’approvisionnement est perturbé. Un journaliste écrit : « Quelle transition automobile ? Les chevaux sont encore le moyen de transport par excellence. »

Cette affirmation est techniquement exacte. Mais elle est entièrement fausse si l’on considère les changements qui étaient déjà en branle.

C’est essentiellement l’argument formulé dans un article paru aujourd’hui dans le Globe and Mail. On évoque le choc pétrolier au Moyen-Orient comme preuve que la transition énergétique est un mythe. Les combustibles fossiles représentent encore 81 % de l’approvisionnement en énergie primaire, note-t-on. C’est une baisse de seulement six points de pourcentage par rapport à 1973. La transition a été démentie.

Ce 81 % n’est même pas un chiffre exact : une fois que l’on tient compte de l’inefficacité des combustibles fossiles par rapport aux énergies propres, le chiffre réel est plus proche de 68 %, ce qui signifie que les sources d’énergie sans carbone répondent déjà à environ un tiers de la demande mondiale d’énergie, et non à un cinquième. [Michael Liebreich analyse cette question en profondeur.]

Mais le véritable problème est le suivant : c’est exactement ce à quoi ressemblent les transitions lorsqu’on est en plein dedans. Elles sont lentes, puis se manifestent soudainement. Rien n’annonce la courbe en S — jusqu’à ce qu’elle s’impose.
Et pourtant, ce même graphique est mal interprété de toutes parts. D’une part, un choc pétrolier devient la preuve que la transition est un mythe. D’autre part, l’existence de la courbe en S devient une justification pour exiger que nous fermions toutes les infrastructures de combustibles fossiles dès demain. Ces deux interprétations sont erronées. Aux États-Unis, le passage du cheval à l’automobile est le fruit de plus d’une trentaine d’années de changements désordonnés, inconstants et perturbateurs. Ceux qui pensaient qu’une telle opération se ferait du jour au lendemain se trompaient tout autant que ceux qui étaient convaincus que la transition n’avait pas vraiment lieu.

Voici ce que l’article du Globe and Mail omet complètement : cette crise n’est pas seulement la preuve de notre dépendance actuelle à l’égard du pétrole. Elle pourrait aussi accélérer la transition dont elle nie l’existence même.

Tous les pays qui voient les prix du pétrole grimper de 25 % en une semaine se posent la même question : comment réduire cette vulnérabilité ? Dans le passé, il n’y avait pas de véritable réponse. On dépendait des combustibles fossiles parce qu’il n’y avait pas de solution de rechange crédible à la même échelle. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. L’énergie solaire, l’énergie éolienne et l’électrification ont franchi des seuils de coûts qui ouvrent des possibilités qui n’existaient tout simplement pas il y a 10 ans. Pour la première fois dans l’histoire, les pays sont devant un véritable choix. Une crise géopolitique de ce type est précisément le moment où ils commencent à le faire.

Ce n’est rien de nouveau. Les chocs pétroliers des années 1970 ont accéléré le développement du nucléaire en France et les normes d’efficacité dans toute l’Europe. Cette crise engendrera le même genre de résultats — et peut-être plus rapidement encore, parce que les autres options sont moins chères, plus mûres et plus largement disponibles qu’elles ne l’ont jamais été. Les pays qui agissent de manière décisive réduiront leur vulnérabilité au prochain choc. Les pays qui n’entrent pas dans la danse seront éventuellement confrontés une fois de plus à ce dilemme.

Le Canada mérite une conversation sérieuse, qui dépasse les positions tranchées.

Nous sommes au cœur d’une transition qui s’étirera sur plusieurs décennies. La direction n’est pas sérieusement en cause, mais son rythme, l’ampleur des perturbations et la manière dont les coûts et les avantages seront répartis au fur et à mesure de la transition le sont absolument.

Pour le Canada, cela signifie qu’il faut dès maintenant tirer parti de nos ressources et ne pas s’en excuser. Mais cela veut aussi dire qu’il faut investir dans la nouvelle économie de l’énergie qui se profile comme le fondement de la prospérité à l’aube de ce siècle. Nous pouvons considérer cet investissement comme une stratégie sérieuse d’atténuation des risques dans un monde où les actifs d’aujourd’hui peuvent être confrontés à des vents contraires structurels au cours de leur propre horizon d’investissement. Il ne s’agit pas d’environnementalisme, mais d’une responsabilité fiduciaire.

Nous avons besoin d’une politique industrielle fondée sur la manière dont les transitions s’opèrent réellement — pas d’une idéologie déguisée en pragmatisme ni de déni déguisé en réalisme.

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